Chroniques littéraires
octobre 11, 2018

La SAPE, et autres nouvelles de Kinshasa

La SAPE, et autres nouvelles de Kinshasa

Photos © V. Muller

Que sait-on vraiment de l’Afrique quand on n’y a jamais mis les pieds ? Le tourisme, et tout particulièrement en Afrique subsaharienne, est encore rudimentaire en raison d’un manque d’infrastructures adaptées, voire d’un contexte politique hostile. Les informations nous parviennent à travers les filtres médiatiques, mais qu’en est-il vraiment lorsqu’on vit sur place ? A quoi ressemble le quotidien dans un pays comme la République Démocratique du Congo ?

« Des images de Kinshasa ou du pays qui pourraient passer pour celles d’autres États africains, qu’on nous présente comme très pauvres et constamment en conflit, favorisent les amalgames et donnent l’illusion, bien ancrée maintenant, c’est que c’est tout le continent noir qui est maudit. » (p. 12)

Un expat’ à Kinshasa

La découverte d’un autre pays est toujours une expérience unique, façonnée par un bagage culturel et l’état d’esprit dans lequel on se trouve à ce moment-là. Victor Muller a converti son expérience d’expatriation en un livre très intéressant et instructif : Ambiance Kinshasa. Loin de lui l’idée de contredire l’opinion publique. Les faits sont là, percutants, dérangeants, mais aussi propices à faire sourire, étonner et amuser. Il apporte ici son témoignage, un autre regard sur une ville qu’il découvre de l’intérieur pour la première fois, dans toute sa complexité. Sombre et lumineuse à la fois, voici Kinshasa, la 3ème ville d’Afrique et capitale de la République Démocratique du Congo !

kinshasa-republique-democratique-du-congo

Victor Muller

Dans les Quelques mots qui ouvrent ce livre, le cadre est posé, clair et précis. L’auteur présente son projet avec modestie, déterminé à rétablir un peu de vérité et de lumière dans le sombre tableau dépeint par les médias. Une envie d’écrire qui est venue naturellement, « comme un besoin pressant de rendre compte d’une foule d’aspects quotidiens, inattendus, ingénieux, absurdes, intéressants » (p. 15). La suite est une succession de nouvelles, des situations vécues transcrites sous forme de récits accrocheurs, sur des thèmes aussi divers et variés que la corruption, la musique, les situations de crise ou la mode.

Afin de découvrir la personne et l’histoire cachées derrière ce livre, j’ai pris contact avec Victor Muller. En direct du Luxembourg, il m’a raconté Kinshasa, l’Afrique, les voyages et l’écriture.

De sa première expérience en Afrique, il ne garde aucun souvenir. Et pour cause, il avait 3 ans quand il a vécu en Centrafrique avec ses parents. Et si tout s’était joué cette année-là, que le virus de l’Afrique s’était discrètement infiltré dans sa peau, jusqu’à se développer et mûrir avec l’âge ? Car, depuis, il a vécu plus un an et demi en Tanzanie et en Tunisie, mais aussi trois mois au Rwanda et à Madagascar, sans parler d’une multitude de courts séjours (Nigéria, Bénin, Burkina Faso, Sierra Leone, « un très très chouette pays » dit-il au passage, Ouganda, etc.) !

Kinshasa est le point de départ. Le « décalage tellement abyssal » par rapport à sa vie en France le marque profondément, et déclenche en lui un besoin d’écrire. « L’environnement m’a fait véritablement halluciner ». Mille fois inspiré, il pose la trame de son premier livre dans la capitale congolaise. Cela a commencé sous la forme de posts sur Facebook qui, grâce aux encouragements de ses proches, sont devenus des chapitres. Un processus qui a mis 2 ans pour se concrétiser, et c’est un succès !

Ambiance Kinshasa est un livre qui se lit rapidement tant nous sommes curieux d’en savoir plus, de connaitre le dénouement des situations loufoques ou inquiétantes rencontrées. Victor Muller s’efforce de rester objectif dans ses descriptions, spectateur détaché et amusé, comme lorsqu’on est face à une aventure dont on connait déjà la chute, loin du feu des premières émotions ; mais le tableau final est bien vivant !

L’élégance selon les sapeurs congolais

sapeur-kinshasaJ’ai aimé ce livre et appris beaucoup. Même si la situation est loin d’être idyllique, il y a toujours de la musique, des fêtes, des sourires, de l’espoir. Les Kinois (nom donné aux habitants) sont très pauvres et pourtant, rêveurs ou artistes, certains ont fait de la mode leur alliée du quotidien.

« Il arrive parfois de croiser à Kinshasa des personnages à l’allure et au port singuliers. […] Qui donc sont ces gens au look invraisemblable mais dégageant quelque chose de quasi sacré ? On les appelle les sapeurs, membres de la très informelle mais non moins sérieuse SAPE, Société des ambianceurs et personnes élégantes – le sens du terme « élégant » étant ici laissé à l’appréciation de chacun. » (p. 126)

Et je vous invite à lire cet article pour en savoir plus sur l’art de la SAPE et les ambianceurs Congolais.

Kinshasa : un site touristique ?

Ambiance Kinshasa est un récit plein de contrastes, à l’image de cette ville, mais certainement pas un guide de voyage. Peut-on la recommander aux touristes ? Probablement pas. Les premiers mois, l’auteur reste prudent, évite de sortir si ce n’est dans quelques endroits restreints. Puis il apprend, il apprivoise la ville et parvient à comprendre ses lois, à démasquer les codes et gérer le sentiment d’insécurité. Mais il tempère, « ce n’est pas un endroit pour tout le monde, il faut être un peu aguerri, » au risque de mal supporter l’expérience. Car enfin, ce n’est rien de moins que « l’une des villes les plus dangereuses au monde ». Les infrastructures sont très limitées et la police loin d’être fiable encore. La libre-circulation est compliquée, et on ne sort pas vraiment de Kinshasa. En fait, « ça ne se fait pas vraiment ». Avec seulement deux routes pour desservir une capitale de cette taille, on comprend aisément les difficultés !

La RDC est un pays de la taille du continent Européen, et il n’est pas maîtrisé. Il me parle des massacres en cours actuellement et de l’information, peu relayée aux étrangers, qui ignorent beaucoup de la situation réelle. Il raconte la pression continuelle ressentie sur place, le sentiment d’être enfermé et l’angoisse, toujours présente, d’être « toujours sur le qui-vive, jamais tranquille ».

« Même en ne faisant rien tu n’es pas tranquille »

Ce qui ne l’empêche pas de renchérir : « J’adore cette ville. Il y a une telle énergie ! »

Alors, à défaut d’aller à Kinshasa, il recommande « à la rigueur, de faire un tour (avec un guide aguerri) dans les zones sécurisées du Kivu bordant le lac du même nom ». Outre la beauté des lieux, la chaine volcanique des Virunga abrite aussi l’une des dernières populations de gorilles des montagnes. Bordant l’autre côté du lac, le Rwanda est un « pays magnifique », très vert, qu’il compare à la Suisse de l’Afrique d’une certaine façon, pour ses paysages. Plus simple à visiter et plus sécure, c’est une bonne alternative à la RDC et l’une de ses portes d’entrée.

Pour aller plus loin…

Victor Muller nous partage ici quelques-uns de ses livres de chevet sur le Congo :

  • S’il n’y en a qu’un à lire pour en apprendre plus sur Kinshasa et la RDC c’est bien Congo : une histoire, de David Van Reybrouck. Un livre qu’il recommande tout particulièrement, « mi-reportage mi-manuel d’histoire retraçant dans un style et une approche magnifiques le parcours de la RDC. »
  • L’Afrique des grands lacs, de Jean-Pierre Chrétien, est un ouvrage universitaire assez dense recommandé plutôt aux connaisseurs.
  • Côté romans : L’orage, de Clara Arnaud, qui se passe à Kinshasa ; Le rêve du Celte, de Mario Vargas Llosa (« un des meilleurs romans que j’ai lu ») ; Mathématiques congolaises, de l’écrivain congolais In Koli Jean Bofane ;  Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad.
  • Voyage au Congo, d’André Gide. Livre de voyage « superbement bien écrit et passionnant, témoignage essentiel de l’administration coloniale dans les 1930. »

Alors, à tous les curieux, voyageurs et amoureux de l’Afrique, je vous souhaite une bonne lecture !


Ambiance Kinshasa, de Victor Muller (2018), est en vente à 9,9€ sur le site des éditions Transboréal.

* * * Vous avez aimé cet article ? Faites le savoir d'un seul clic, merci ! * * *

One comment on “La SAPE, et autres nouvelles de Kinshasa”

  1. Ange & Like dit :

    Cet article me parle tellement… l’expatriation en Afrique, le décalage abyssal, le sentiment d’halluciner face au choc culturel, le besoin irrépressible de coucher tout ça sur papier pour pouvoir le raconter une fois le choc digéré…
    J’ai connu une parenthèse expatriée au Sénégal dans le milieu des années 1990, et j’ai mis plus de 20 ans à la digérer avant d’oser commencer à retranscrire publiquement les milliers de pages que j’ai écrites « à chaud’ lorsque je vivais là-bas !!!
    Si jamais un autre témoignage de parenthèse expatriée en Afrique vous intéresse, je vous invite à lire les articles où je raconte ma propre expérience sur mon blog (à défaut de pouvoir les publier en livre. Le rêve ultime !) chaque mois. La rubrique dédiée est là https://foguescales.blogspot.com/p/blog-page.html

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

CommentLuv badge

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.