Conseils aux voyageurs
juillet 21, 2020

REPORTAGE : L’écovolontariat, une arnaque ?

REPORTAGE : L’écovolontariat, une arnaque ?

… ou l’objectif de profit derrière le discours écologique

J’avais pris une année sabbatique à la fin de ma licence en biologie pour m’engager en tant qu’écovolontaire auprès d’associations de conservation de la biodiversité. Je voulais m’immerger dans un environnement naturel exotique, mettre en pratique mes connaissances théoriques sur le terrain aux côtés de professionnels et surtout, me sentir utile. Mais peu après mon arrivée au Sri Lanka, je suis vite tombée dans la désillusion.

Ecovolontariat ou volontourisme ?

L’écovolontariat est “une action solidaire et participative qui consiste à aider, durant son temps libre, un projet lié à la préservation et à la valorisation de la diversité animale, végétale, environnementale, et culturelle”.

En fondant le Collectif francophone de l’écovolontariat, Céline Arnal, directrice engagée de l’association Cybelle Planète, avait pour objectif de “proposer une définition officielle là où il n’y en avait pas”, avant de poursuivre par l’élaboration de la Charte de l’écovolontariat. Cette initiative voulait fédérer l’ensemble des acteurs privés ou associatifs du secteur en France autour d’une vision et de valeurs communes, mais aujourd’hui, seule une poignée est signataire.

A la demande du collectif, le terme “tourisme” avait été retiré de la définition, me dit Céline Arnal. Et pourtant, loin du stage ou du bénévolat, c’est bien de tourisme qu’il s’agit, ou de “volontourisme”, conteste Pierre de Hanscutter, directeur du Service Volontaire International (SVI). D’après lui, derrière la vitrine idyllique des sites internet et l’utilisation massive des mots “faire une différence”, “s’engager pour la planète”, “protéger l’environnement” ou “aider les espèces menacées” se cachent des agences de voyage à but lucratif qui font tout pour se faire passer pour des ONG.

Selon si on cherche à dégager des bénéfices ou à résoudre une situation problématique, l’objectif à long terme entre une structure associative ou privée (à but lucratif) n’est pas le même, explique Pierre de Hanscutter. Dans le premier cas, “on n’a pas intérêt à ce que l’action ait un impact trop positif, au risque que le projet aboutisse et qu’il n’y ait plus besoin d’envoyer des clients”. Et d’insister sur le terme “client” au contraire de “volontaire”, car le “volontariat est uniquement dans un cadre associatif non commercial”, affirme-t-il.

“J’avais fait un emprunt, et je le sens encore passer”

A la recherche de témoignages, j’ai contacté Project Abroad, l’une des entreprises internationales leader dans le secteur du volontariat, en me faisant passer pour une future cliente intéressée pour discuter avec d’anciens volontaires. Sur les quatre personnes contactées, seule Valentine m’a répondu. A l’occasion de son premier voyage, à 23 ans, elle avait choisi de partir faire deux mois d’humanitaire et d’écovolontariat à Madagascar. Après trois ans d’expérience dans le social, “j’avais envie d’aller aider à mon échelle, de donner un peu de mon temps”, explique-t-elle. Mais une fois sur place, elle a commencé à s’interroger sur la réelle utilité du projet :

“C’était très redondant, on devait marcher parfois quatre heures par jour pour compter deux lézards, quelques oiseaux et parfois des mammifères, et recommencer ainsi plusieurs fois par semaine”.

Le guide local, en aucun cas un scientifique, rédigeait le bilan de la matinée. Mais où allaient ces données ? Elle ne sait pas (et Project Abroad n’a pas souhaité m’accorder d’entretien). Quant à Valentine, elle se demande aujourd’hui si ce n’était pas plutôt “pour nous occuper”. Et ce, pour un total de plus de 5000€, vol compris. “J’avais fait un emprunt, et je le sens encore passer”, conclue-t-elle.

Whitesaviorism ou le “complexe du sauveur blanc”

Alizée Delpierre, sociologue, a fait d’une immersion chez Project Abroad son sujet de son mémoire.

“Non seulement ils n’avaient rien à faire mais j’ai remarqué que presque aucun des jeunes ne revient après la première expérience”.

D’après elle, ces agences de voyage n’ont pas nécessairement pour objectif d’être utile mais plutôt de “faire plaisir”, de “satisfaire l’envie d’expérience humanitaire”.

Malgré la désillusion, les accusations à l’encontre de ce genre de compagnies sont relativement difficiles à trouver sur internet. Et pour cause, “du simple apport utilitaire à l’épanouissement personnel en passant par le lien social, la valeur spirituelle et la connaissance, le tourisme volontaire est un véritable melting pot de tout ce que peut rechercher un touriste en quête d’émotions, d’introspection, de rencontre humaine ou d’aventure scientifique” concluent Caroline Baillet et Orélien Berge, doctorants, lors d’un colloque international en 2009 sur le tourisme (*Comprendre l’expérience de l’éco-volontariat : une approche par la valeur de consommation).

Je l’avais vécu aussi : derrière la désillusion, il y a l’enrichissement offert par un dépaysement total.

Le volontaire : un meilleur citoyen du monde ?

L’écovolontariat est “une opportunité d’apprendre et de s’impliquer, et c’est ce qui fait du volontaire un meilleur citoyen du monde”, affirme Frank Seidel, fondateur de la plateforme Guidisto Volontariat et ex-directeur de la branche française de Project Abroad.

Bien sûr, tout est relatif : prendre l’avion pour s’engager deux semaines en Australie en plein situation de crise (i.e. les feux de brousse de 2019-2020), non formé qui plus est, serait contre-productif, tempère-t-il. Conscient des abus, il ne propose aucune mission favorisant le canned hunting (des fermes d’élevage où le prétendu volontaire câline des lionceaux destinés à la chasse) ou les balades à dos d’éléphant. Malgré tout, je lui fais part de la présence du projet de Valentine sur sa plateforme. “Notre modèle économique repose sur des partenariats avec des structures et nous ne sommes pas en capacité d’évaluer les projets un à un”, m’explique-t-il, désolé. Ce qui n’empêche pas cette plateforme d’offrir aux futurs volontaires de nombreux articles sérieux et engagés pour aiguiser leur esprit critique sur l’écovolontariat.

Et le Service Volontaire International, lui, est-il en capacité d’évaluer les 2000 projets de sa base de données ? La réponse est non. “Et tous les projets ne sont pas forcément un succès”, dit Pierre de Hanscutter, “mais nous travaillons avec des associations qui ont un objectif sincère, l’envie de bien faire”. Autre nuance, le coût de participation à un projet du SVI, qui varie de 0 à 300€ par mois.

Travailler à la place des locaux

Une question me taraude encore : sachant qu’il n’y a aucun pré-requis pour s’engager en tant qu’écovolontaire et que tout le monde peut le faire, est-ce qu’on ne prend pas le travail d’un autochtone ?

Non, répond Céline Arnal, en ce qui concerne Cybelle Planète, “si l’écovolontaire n’était pas là, le projet n’aurait pas d’existence”.

La contribution financière du volontaire, généralement élevée, est une forme de don qui permet la pérennité du projet – “sauf si l’objectif de la structure est de dégager des bénéfices”, insiste Pierre de Hanscutter. Et “bien sûr, il y a du staff local, les volontaires sont encadrés par des employés”, poursuit Céline Arnal. Cela encourage donc l’emploi local, mais ne nous leurrons pas, le travail de l’écovolontaire pourrait être réalisé par quelqu’un sur place. Les volontaires sont “une source de financement de manière directe, par les frais de participation, et indirecte parce qu’ils permettent de réaliser des tâches sans rémunération”, dit Frank Seidel. L’écoréserve de Taricaya, au Pérou, témoigne sur son site internet du soutien financier essentiel obtenu grâce au partenariat avec des structures d’écovolontariat.

Justement, quelles sont-elles, ces structures d’accueil d’un volontaire ?

Cela peut être “un parc national, une réserve naturelle publique ou privée, un refuge type SPA, un refuge d’animaux sauvages public ou privée, un zoo, etc. Ça peut-être une structure publique, ONG ou entreprise. Donc les réalités de création ou de financement sont très diverses”, explique Frank Seidel.

Toutes ces structures ont pour point commun la recherche de financements. C’est un échange de bons procédés : l’argent contre une autre forme d’enrichissement personnel, voire l’achat d’une expérience valorisante sur le CV des jeunes diplômés (chez Cybelle Planète, 40% des écovolontaires sont des étudiants).

Structure privée ou associative : un faux débat

Jusqu’à présent, la lecture de cet article peut sembler vous conduire au postulat suivant : si une organisation a un statut d’entreprise alors elle est exclusivement motivée par l’appât du gain et fait du mauvais travail ; au contraire, si c’est une association ou une ONG à but non lucratif alors elle correspond parfaitement à l’idéal du volontariat. Sauf que ce n’est pas si simple.

  1. L’entrepreneuriat et l’engagement pour la planète ne s’excluent pas.
  2. Le fait d’être une association n’exclue en rien un intérêt économique.
  3. Il n’y a “d’arnaque” que chez le mal informé (en attendant une possible réglementation du terme volontariat et de ses implications).

En 2019, Dork Silong, un jeune enseignant cambodgien, témoigne sur internet d’une autre facette du statut d’ONG dans la province de Siem Reap (la porte d’accès sur les très visités temples d’Angkor), “où il y a beaucoup de touristes que l’on peut facilement persuader de donner de l’argent si cela ressemble à une bonne cause” :

“Les fausses ONG sont très fortes pour faire des statistiques montrant qu’elles font du bon travail. […] mais j’en viens toujours à me demander : “Quels sont les résultats ?”. Elles ne font pas d’étude d’impact. […] Bien sûr, ça marche bien pour les volontaires qui viennent soutenir ces organisations. Le propriétaire de l’ONG est content parce qu’il fait de l’argent, les volontaires sont contents parce qu’ils ont une bonne expérience et font de belles photos pour leur Instagram, mais personne ne se soucie de savoir si quelque chose de positif est réalisé. C’est vraiment triste parce que les victimes, dans cette histoire, ce sont les enfants dans ces écoles. […] toutes les ONG proposent désespérément des projets de construction – ils veulent construire une école, une bibliothèque, un bloc sanitaire. Mais la raison pour cela est que l’on peut récupérer beaucoup d’argent […] et c’est facile de garder la plupart de cet argent dans sa poche. Par exemple, un édifice au style local coûte environ 5-6000$ à construire, mais dans leur proposition ils vont inscrire 10,000$ au minimum. Il n’y a aucune comptabilité. […] Je peux honnêtement vous dire que dans l’est de Siem Reap, tous les parents cherchent à marier leur enfant à quelqu’un qui est propriétaire d’une ONG. Si vous leur demandez pourquoi, ils vous diront que c’est parce que c’est quelqu’un de riche […].” [traduit de l’anglais – voir l’article complet sur Learning Service]

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