Carnet de voyage
novembre 12, 2016

Vivre auprès des villageois : après l’adaptation, l’intégration

Vivre auprès des villageois : après l’adaptation, l’intégration

Cela fait maintenant deux mois que je vis à Sohany, un petit village malgache d’environ 400 habitants isolé sur la côte Ouest de Madagascar. Stagiaires pour le WWF, l’organisation mondiale pour la préservation de l’environnement, notre mission consiste principalement à observer, dialoguer et sensibiliser les populations locales à la préservation de l’environnement (dont les mangroves), tout en s’imprégnant des contraintes de la réalité de terrain. Cette aventure, très loin des sentiers battus, s’avère être une véritable expérience initiatique…

J’apprends le malagasy

Les premières semaines sur place sont difficiles. Non pas à cause des conditions de vie plutôt spartiates, mais la solitude et l’ennui me pèsent. Tout le monde parle en malgache autour de moi et je n’ai plus que mes pensées pour converser. Une semaine de cours de langue pour nous préparer avant le départ, à apprendre le dialecte local sakalava, ne m’a pas rendu bilingue. De plus, une fois sur place, il s’avère que la majorité des gens communique dans la langue officielle (celle des Hautes-Terres) et mes mots de vocabulaire se mêlent et se mélangent.

C’est si frustrant de ne pas pouvoir comprendre et s’exprimer avec son entourage. Avec le temps, j’assimile les mots de vocabulaire usuels. Cette langue d’origine austronésienne est plutôt facile en réalité, sans conjugaisons, mais elle semble regorger de synonymes. Lorsque je demande à un groupe de personnes la traduction d’un mot ou d’une idée, c’est un long débat qui s’achève sur une sélection de 2 ou 3 termes différents. Le passé et le futur diffèrent par la première lettre du verbe seulement, et les trois quarts de ma liste de verbes commence par la syllabe ma.

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Le mot « malgache » a été inventé par les colons français et suscite une certaine rancœur à cause du probable assemblage des mots « mal » et « gâchis ». A l’école, les jeunes apprennent donc à se présenter ainsi : « Je suis malagasy, je viens de Madagascar ». Intéressés pour apprendre le français, des villageois de tout âge viennent assister aux cours que l’on donne parfois dans le sable, ou sur le tableau noir de l’école primaire qui s’effrite sous ma craie.

Riz, marmites et poissons

Matin, midi et soir, le riz est l’aliment principal qui remplit toute l’assiette. La production nationale s’élevait à 3 millions de tonnes en 2007, ce qui reste insuffisant pour la consommation des citoyens ; le pays doit en importer. Il s’accompagne du kabaka, qui consiste en un peu de viande (de zébu ou de poulet, quand ce n’est pas de la viande de brousse pour les villageois), de poisson, de pois, d’œufs (surtout de canards), de bouillon ou de brèdes (des feuilles de manioc pilées). La préparation du repas occupe une place importante dans notre emploi du temps, étant donné le temps nécessaire pour préparer et faire cuire les aliments. Ici, les habitants vivent quasiment en autarcie et tout se fait de A à Z !

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Vous voulez manger du poulet ? Notre ami Bosco, l’épicier, nous l’a déposé vivant au pas de la porte ce matin. Un poisson ? On descend l’acheter au pêcheur qui revient avec sa pirogue après une matinée en mer. Du lait de coco ? Après l’avoir épluchée et ouverte à coup de machette, il faut râper la chair et la presser avec de l’eau chaude. J’apprends, sous l’œil amusé et intrigué des villageois. Une vahaza qui coupe du manioc devient vite un grand sujet de conversation ponctué de rires. Alors, bonne à marier ?

Le cœur des villageois

Arrivé ici, on est touché par la chaleur qui se dégage des sourires et des yeux rieurs. Les gens sont adorables et ont le rire facile. Même au plus mal, ils vous diront que tout va bien. Emprunté à l’arabe, on se salue d’un Salamo ! , suivi de Maresaky ? pour demander s’il y a des nouvelles. Et ce, tout au long de la journée, même si l’on s’est déjà croisé. Certains m’appellent par mon prénom et utilisent les phrases françaises usuelles pour me saluer.

malgache

Il y a un tel esprit d’entraide. Un village malgache est une véritable communauté, un regroupement de personnes qui vivent au quotidien ensemble et se connaissent tous. Lors d’un mariage ou d’un décès, tout le monde offre son soutien et sa bénédiction à la famille avec un peu d’argent ou de riz. Il y a certainement beaucoup à apprendre de cette culture où le verbe Être n’existe pas. Les enfants semblent tous frères et sœurs, et les aînés s’occupent des plus jeunes pendant la journée. J’admire ces femmes, si droites et fières, qui portent leurs affaires sur la tête. Peu après notre arrivée, un jeune malgache d’une autre ONG est venu s’intégrer à notre groupe de volontaires. Après quelques jours seulement, on le voit rire et discuter avec les jeunes d’ici comme s’ils étaient amis de longue date. C’est ça, l’esprit malgache, une même et grande famille.

« Alors que l’Occident isole l’individu, à Madagascar tout comme en Afrique, l’organisation sociale se structure autour des liens de parenté. La notion d’individualité n’existe pas dans la communauté vécue comme fusionnante. » Guide Olizane Madagascar

Le rythme mora mora

Chaque jour voit son lot d’imprévus et il est impossible de planifier une journée. Après tout juste une semaine, je ne compte plus les moments où, pour une raison XY, nos plans ont été chamboulés. A force, on finit par le prendre à la rigolade et je commence à dresser ma liste des divers contretemps : la marée et la force du courant, un vieil homme malade, un village attaqué par les dahalo, l’arrivage du bateau de marchandises, une fête, etc. Un jour, on marchera 36km aller-retour dans la journée pour faire une présentation de 15min sur les activités locales du WWF au lieu d’une séance prévue de deux heures d’éducation à l’environnement.

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Ce matin, la cloche sonne à 8h30 pour annoncer une réunion de la commune qui débutera deux heures et demi plus tard. On apprend que la cloche sonne neuf fois au total : les trois premières annoncent le RDV, les trois suivantes signifient que les gens sont en retard, et les trois dernières informent que ça commence. Sujet du jour : la présence des gendarmes a été demandée par le village en contrepartie d’une « taxe » (un simple exemple de corruption) qui n’a pas été versée par tous lors de la collecte. Les hommes débattent, entre ceux qui paient et ceux qui refusent car ils n’ont pas les moyens, exprimant à tour de rôle colère, sentiment d’injustice ou simple opinion. Tout le monde est assis sous le manguier, face à la table où se trouvent les chefs des différents campements. La démocratie en version locale.

C’est la fête au village

« Les Malgaches ont en commun la recherche d’intégration et de fusion au sein du clan familial, dans la communauté territoriale, avec Dieu, les ancêtres, la nature et le cosmos. Ils sont ancrés dans le traditionalisme. […] L’attachement aux ancêtres, intermédiaires entre Dieu et les vivants, s’est perpétué au fil des générations. […] Les Malgaches parlent des ancêtres, rarement des morts. » Guide Olizane Madagascar

Une semaine après notre arrivée, nous sommes invités à une fête pour la rénovation d’un tombeau familial. La fête a commencé le matin et à notre arrivée, vers 14h, tout le monde est assis, femmes et enfants d’un côté, hommes de l’autre ; ils seront les premiers servis. Un véritable assemblage multicolores où chacun porte le traditionnel lambaony, un grand tissu coloré noué autour de la taille ou de la poitrine. Nous avons attendu deux heures assis sur une natte tressée. Les femmes préparent le repas (riz et viande) dans de grands chaudrons et, autour du lieu, une dizaine de zébus attend sa dernière heure. Je prends quelques photos, les enfants se chamaillent pour être devant l’objectif puis rigolent en se voyant apparaître sur l’écran.

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Le lendemain, en remontant du village d’Andriaky situé sur la plage, on croise les villageois qui portent tous leur part du dernier zébu sacrifié. L’un a le cœur, l’autre la tête ou une patte, quand ce n’est pas un morceau de chair retenu par une herbe souple comme une ficelle. Tout sera mangé ! Puis, dans l’après-midi, les femmes arrivent en portant les os du caveau rénové dans un drap blanc. Elles chantent pendant qu’un cercle se forme, au milieu duquel de jeunes hommes montrent leur force à travers des combats de lutte, le moraingy. Puis ils s’élancent tous un peu plus loin en courant, et ça recommence. La fête durera trois jours.

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5 commentaires pour “Vivre auprès des villageois : après l’adaptation, l’intégration”

  1. Philippe dit :

    Tes photos sont très belles. Elles agrémentent à merveille ton récit. Continues à remplir ta mémoire de ces moments de rêve ! Merci mon chouchou pour nous associer à la découverte de cette merveilleuse communauté.

  2. Impressionnant récit ! Ça n’a vraiment pas du être facile de communiquer au début.. C’est une expérience inoubliable que tu vis là 🙂
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  3. Micoud Pierre dit :

    Merci beaucoup de nous faire découvrir plein de belles choses. Entre autre le bonheur des personnes dans la simplicité, ainsi que les joie et les sourires des enfants. De même que ton bonheur à toi même.
    Bon courage, bonne réussite, et merci beaucoup de nous faire découvrir les réalités d’autres humains,  »nos frères ».
    On t’embrasse fort Mamie et Grand-Père

  4. Un très beau témoignage pour découvrir une autre culture, une solidarité villageoise qui a tendance à se perdre si ce n’est déjà fait. Le verbe « être » n’existe pas ! La notion d’individualité non plus….

  5. Tallit dit :

    Super article ma Loulou ! Tu me fais voyager et revivre une partie de ce que j’ai vécu en Afrique il y a plus de 30 ans. Grâce à cette expérience rien ne sera plus pareil dans ton coeur ; ton regard aura changé, avec toujours la nostalgie du lien, de la vrai vie. Continue d’apprendre, d’ouvrir ton regard et ton coeur pendant les dernières semaines qu’il te reste à vivre dans ce beau pays.

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