Chroniques littéraires
septembre 7, 2018

La Quête du Naturaliste : Rencontre avec Benoît Fontaine

La Quête du Naturaliste : Rencontre avec Benoît Fontaine

Les aventuriers scientifiques

« Assis dans le fond de la pirogue, nous bougeons le moins possible. Nous sommes si bas sur l’eau qu’il suffit de tendre les doigts pour en toucher la surface. La chaleur et le silence invitent à la somnolence. Portés par le courant, nous descendons l’Offoué, au cœur de la forêt gabonaise […] » (p.11)

vigie_nature

Récit de 89 pages

Les premières lignes du livre de Benoît Fontaine peignent instantanément dans mon esprit l’Aventure. Les souvenirs de voyage partagés par l’auteur tout au long de ce récit réveillent ceux tapis au fond de moi. Mon esprit s’envole vers un paradis brumeux où les lianes s’enroulent autour d’arbres millénaires dans un patchwork de verdure. Chaque instant vécu au plus proche d’une nature sauvage, immense de mystères et de beauté, s’imprègne à jamais et nous touche au plus profond. Au fil des siècles, certains hommes n’ont pu résister à cet appel, explorateurs d’un nouveau monde, habité par des êtres d’un autre genre.

Dans la collection Petite philosophie du voyage des éditions Transboréal, La Quête du Naturaliste – Petites observations sur la beauté de la diversité du vivant est le récit d’un métier fascinant, témoignage d’une passion pour la nature et manifeste pour sa préservation. En partant avec Benoît Fontaine sur la trace des naturalistes, ceux qui l’ont précédé, ceux qui l’ont accompagné et celui qu’il est devenu, on découvre et apprend beaucoup. Il nous livre ses premiers pas, le plaisir de la première rencontre, l’excitation de la coche, des collections et chasses au trésor.

« Chacun se concentre sur son domaine, mais l’enthousiasme de la quête est partagé, l’excitation de la découverte immédiatement compris […] Les chercheurs faisaient davantage penser à une bande d’enfants en classe verte qu’à l’archétype du scientifique en blouse blanche. » (p.50)

Explorateur scientifique, naturaliste voyageur, les deux font la paire. Le monde est le vaste terrain de jeu des naturalistes. Véritables Sherlock Holmes, guidés par des indices invisibles aux yeux des néophytes, chaque spécialiste voit la nature à travers l’une de ses multiples facettes.

malacologie

© O. Gargominy

Le récit est fluide, glissant habilement entre des anecdotes personnelles et des faits scientifiques, expliquant le pourquoi des grandes découvertes au comment du travail de terrain, tout en partageant d’étonnantes connaissances sur certaines espèces animales. Ce livre éducatif et passionnant permet à tous, initiés ou pas, de découvrir la nature à travers l’œil d’un expert passionné, tantôt émerveillé, tantôt inquiet. Car bien sûr, en tant que témoin de premier rang de la perte de la biodiversité, Benoît Fontaine est aussi un éveilleur de consciences…

***

Un naturaliste au Muséum

Travaillant tous deux au Muséum National d’Histoire Naturelle, nous nous sommes rencontrés pour échanger autour de ce livre et de sa carrière. Je retranscris ici une partie de notre entretien, en gardant volontairement la forme orale.

  • Quel a été l’élément déclencheur de cette carrière ? As-tu eu, dans ton enfance, des sources d’inspiration, des héros ?

« Quand j’étais petit, comme beaucoup d’enfants, j’avais envie d’être vétérinaire. Il y avait un oncle dans ma famille qui a pas mal milité contre la chasse à la baleine à ses débuts. Et lorsqu’il revenait et me racontait ses combats avec les baleiniers, je trouvais ça très cool. Il a été une figure marquante. Puis ensuite, ce sont surtout les lectures. Et celui qui m’a vraiment marqué, c’est Théodore Monod*. Un naturaliste complet, qui connaissait tout. En plus, il avait un côté ascétique, se contentant de l’essentiel ; tu es dans le désert, et si tu as tes trois cérémonies du thé par jour ça te suffit pour être heureux. Ça me parlait quand j’étais ado, ça me parle toujours d’ailleurs… C’était quelqu’un qui avait une connaissance de dingue. En arrivant au Muséum, j’ai eu l’opportunité d’aller discuter avec lui. Cela a été un moment marquant, de le rencontrer, de voir celui qui était un peu un modèle pour moi. »

(*) Théodore Monod, 1902-2000, était un savant naturaliste, explorateur, grand spécialiste français des déserts, etc.

  • Quels sont tes souvenirs les plus marquants, les expériences les plus fortes vécues au contact de la nature ?

« Il y a quelques rencontres dans la nature qui m’ont vraiment marquées. Par exemple, la première fois que je suis tombé dans la forêt sur les gorilles, au Gabon. Ils sont là, tu ne vois pas bien, la forêt est très dense, tu vois une tête, tu entends le bruit qu’ils font en se frappant la poitrine, tu sais qu’ils t’ont vu et qu’il ne faut pas avoir l’air agressif alors tu fais semblant d’être un gorille, tu ramasses des feuilles, tu fais des grognements de gorille, et petit à petit ils s’approchent, puis tu vois qu’il y en a un juste au-dessus dans les arbres qui te regarde (…).

Tu sais que tu es hyper privilégié de voir ça !

La dernière expérience très forte que j’ai eu comme ça, c’était au printemps, en Espagne. Dans le nord de l’Andalousie, il y a un parc qui a été créé pour le lynx ibérique, un animal que je pensais ne jamais voir de ma vie. On m’avait dit que c’était un bon endroit pour le voir, au moment du rut, en décembre-janvier. Mais j’y suis allé en avril, ce qui n’est pas la bonne période, d’autant plus que c’est le moment où les petits sont nés, ils restent dans la tanière et les femelles se font très discrètes. Quelques jours avant mon arrivée, une tanière a été trouvée, relativement accessible. On était à 200 mètres et là, j’ai passé plusieurs jours à les contempler, voir les petits jouer ensemble, à en prendre plein les yeux. On les voyait super bien à la lunette. Quand cela t’arrive, tu sais que tu es hyper privilégié de voir ça ! »

roman_naturaliste

© B. Fontaine – Lynx ibérique (lynx pardinus)

  • Cette fascination pour le monde sauvage t’a poussé à étudier d’abord les grands mammifères avant de te pencher sur l’univers plus petit des escargots. Dans ton métier, comment est-ce que tu perçois la perte de la biodiversité ?

« Les escargots, c’était ma thèse, et je continue de travailler dessus mais ce n’est plus mon activité principale. Je travaille actuellement sur les observatoires de la biodiversité, dans l’équipe de Vigie-Nature, et je m’occupe des programmes de suivi dans lesquels les données sont collectées par les naturalistes, en particulier pour les oiseaux et papillons. Et ça, c’est encore une autre façon très intéressante de regarder la nature que j’ai découvert ici !

Quand tu regardes les données, tu vois que tu as perdu 70% de certaines espèces communes comme des pipits en 15 ans ! C’est monstrueux comme déclin, c’est catastrophique ! Les oiseaux agricoles, c’est un tiers des effectifs qui ont disparu en 15 ans.

Aussi bien avec les grands singes que les escargots, je m’intéressais à des espèces rares. Les grands singes sont bien étudiés, très emblématiques, tout le monde connait, ils sont très menacés. Puis, les escargots, c’est terra incognita. Il y a plein d’espèces qui disparaissent sans qu’on le sache, plein d’espèces hyper rares ; il y a 20’000 espèces connues et il y en a peut-être 40’000 au total. Tu n’as généralement aucune info pour savoir si une espèce est menacée ou pas, si et où il faut agir. Et maintenant, mon travail se fait sur des espèces communes, longtemps considérées comme très abondantes et donc qui ne sont pas un sujet d’inquiétude a priori, mais grâce aux programmes de suivi, quand tu regardes les données tu vois que tu as perdu 70% de certaines espèces communes comme des pipits en 15 ans ! C’est monstrueux comme déclin, c’est catastrophique ! Les oiseaux agricoles, c’est un tiers des effectifs qui ont disparu en 15 ans ! (cf. « Découverte » 2018 – MNHN). Cela arriverait à une population humaine, on dirait que c’est un massacre, un génocide.

L’intérêt de l’approche « espèces communes » c’est qu’on a une photo de l’ensemble de la communauté et le message est très fort. Il y a quelques espèces généralistes qui tirent leur épingle du jeu mais toutes les espèces un peu spécialisées se cassent la figure. Et ça donne un thermomètre de l’état de santé de la biodiversité, qui permet d’alerter les politiques et les citoyens. »


La Quête du naturaliste, de Benoît Fontaine (2011) est en vente à 8€ sur le site des éditions Transboréal.

* * * Vous avez aimé cet article ? Faites le savoir d'un seul clic, merci ! * * *

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

CommentLuv badge

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.